Jean Moulin à Nice : le secret de la Galerie Romanin

Galerie Romanin Nice : derrière cette enseigne ouverte en 1943 au 22 rue de France se cachait bien davantage qu’un commerce d’art moderne. Jean Moulin y trouva une identité professionnelle capable d’expliquer ses voyages, ses achats de tableaux et ses rencontres, tandis que l’appartement lié au local servait de point de passage à la Résistance. L’adresse raconte aussi un autre Moulin : dessinateur, collectionneur et amateur passionné, pour qui l’art ne fut jamais un simple décor de clandestinité.
Une adresse ordinaire pour une mission extraordinaire
Jean Moulin signe une promesse de bail le 12 octobre 1942. Quatre jours plus tard, il demande au préfet des Alpes-Maritimes l’autorisation d’ouvrir une « galerie d’exposition et de vente » de peintures, dessins et sculptures modernes. La requête est formulée sous son véritable nom : c’est précisément ce qui rend la couverture plausible. L’inscription au registre du commerce intervient en janvier 1943 et le premier vernissage a lieu le 9 février à 15 heures.
Les documents originaux — invitations, affiche de juin et correspondance — donnent le 22 rue de France. Le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon emploie toutefois « 22 ter ». Cette variation de numérotation existe dans les sources ; elle ne permet pas d’inventer deux lieux distincts. La plaque mémorielle et les travaux historiques niçois rattachent aujourd’hui la galerie au 22.
Galerie Romanin Nice : une couverture crédible
À l’été 1942, les déplacements continuels de Jean Moulin deviennent dangereux. Le représentant du général de Gaulle doit relier les mouvements de zone sud et préparer leur unification. La profession de marchand de tableaux justifie des trajets entre Nice, Lyon, Paris et les ateliers d’artistes. Elle autorise aussi des échanges d’argent, de courrier et des rendez-vous sans éveiller immédiatement les soupçons.
Selon l’étude de l’historien Jean-Louis Panicacci, l’appartement au-dessus du commerce sert de « planque » et de boîte aux lettres à des agents de liaison de la France libre et des Mouvements unis de la Résistance. Des visiteurs demandent à Colette Pons « la clé du Rex », formule codée renvoyant à l’un des noms clandestins de Moulin. Plusieurs issues rendent le local particulièrement adapté. La galerie est donc une vraie entreprise culturelle et, simultanément, une infrastructure discrète.
Romanin, l’artiste derrière le résistant
« Romanin » n’est pas un nom improvisé pour la guerre. Jean Moulin signe ainsi dessins humoristiques, caricatures, eaux-fortes et aquarelles bien avant 1940. Le pseudonyme évoque les Alpilles et accompagne une pratique artistique durable. Il fréquente Montparnasse, publie dans la presse illustrée et construit une collection où figurent notamment Chirico, Dufy, Friesz, Kisling et Laprade.
La galerie transforme cette culture personnelle en métier réel. Des œuvres proviennent de sa collection, d’achats auprès du marchand parisien Paul Pétridès ou de dépôts confiés par des artistes et marchands réfugiés dans le Sud. Moulin conseille les prix et l’accrochage. Sa satisfaction après la vente de deux Jongkind au musée de Grenoble, mentionnée dans sa dernière lettre familiale de juin 1943, montre que l’activité ne se résumait pas à une façade administrative.
Les personnes qui faisaient vivre Romanin
Colette Pons est la figure centrale du lieu. Rencontrée en 1942, elle supervise l’aménagement, dirige la galerie au quotidien, accompagne certaines prospections et protège l’appartement clandestin. Antoinette Sachs — appelée plus tard Antoinette Sasse — aide à transporter et installer la collection ; artiste et proche de Moulin, elle soutient aussi ses démarches d’agent artistique. Le décorateur niçois Jean Cassarini réalise l’aménagement du commerce.
D’autres noms éclairent le réseau niçois. André Milhé, ancien condisciple de la faculté de droit de Montpellier devenu avocat à Nice, prend en charge les actes juridiques du local. Clément Vasserot, secrétaire général de la préfecture et futur préfet maquisard, assiste au vernissage. Les témoignages citent aussi Jacques et Pierre Prévert, Aimé Maeght, Sylvain Vigny ou Django Reinhardt parmi les visiteurs. Leur présence relève de la sociabilité artistique ; elle ne prouve pas, à elle seule, une participation aux opérations clandestines.
Trois expositions en quelques mois
L’exposition inaugurale, « Maîtres modernes », réunit le 9 février 1943 des œuvres de Bonnard, Degas, Dufy, Matisse, Rouault, Utrillo et Valadon, entre autres. Une exposition Othon Friesz suit du 7 au 30 mai. La dernière, annoncée du 3 au 30 juin, présente des aquarelles et dessins de Renoir, Utrillo, Picasso et Valadon. Ces trois rendez-vous documentés suffisent à établir la réalité commerciale et culturelle de Romanin.
Après l’arrestation de Jean Moulin à Caluire le 21 juin, Laure Moulin transmet à Colette Pons le message convenu : « Vendez comme prévu ». Le sens est urgent : fermer, mettre les œuvres à l’abri et disparaître. Colette Pons dira avoir évacué de nuit la collection sur une charrette à bras avant de se cacher dans le Vaucluse. Lorsque la Gestapo arrive, elle trouve les grilles closes.
Les faits peu connus du 22 rue de France
La boutique avait auparavant accueilli un bouquiniste. Moulin justifia son projet en affirmant qu’aucune galerie niçoise n’était spécialisée dans l’art moderne et qu’il souhaitait offrir un tremplin aux jeunes artistes locaux. Autre détail révélateur : le vernissage accueille officiellement des personnalités niçoises, préfet en tête. Une couverture clandestine fonctionne d’autant mieux qu’elle est visible.
La mémoire du lieu s’est construite après-guerre. Une plaque est inaugurée sur la façade le 28 août 1972, en présence de Laure Moulin et de Colette Pons-Dreyfus ; une nouvelle plaque commémorative est inaugurée le 9 février 2013, soixante-dix ans après l’ouverture. Pour le regard immobilier, l’intérêt de l’adresse ne repose pas sur une légende ajoutée à l’immeuble, mais sur un usage précisément documenté. La rue de France conserve ici une strate invisible de l’histoire nationale, dans un local dont l’apparente banalité constituait justement la meilleure protection.
Un dernier détail mérite prudence : les récits tardifs ajoutent parfois des visiteurs ou des épisodes spectaculaires sans document contemporain. Cet article ne transforme donc pas chaque présence artistique en engagement résistant et ne présente pas l’appartement comme un quartier général permanent. Les sources établissent un relais, un hébergement ponctuel et une boîte aux lettres clandestine.
Questions fréquentes
Où se trouvait la Galerie Romanin à Nice ?
Les invitations, l’affiche de 1943 et les travaux historiques indiquent le 22 rue de France. Une source muséale emploie « 22 ter », variation de numérotation signalée sans créer un second site.
Pourquoi Jean Moulin a-t-il ouvert une galerie d’art ?
Elle donnait une explication crédible à ses déplacements et rencontres clandestines, tout en prolongeant sa passion réelle pour l’art moderne.
Qui dirigeait la Galerie Romanin ?
Colette Pons assurait la direction quotidienne, l’organisation des expositions et la protection de l’appartement utilisé par des agents de liaison.
Que signifie le nom Romanin ?
Romanin était le pseudonyme artistique utilisé depuis longtemps par Jean Moulin pour signer dessins, caricatures, gravures et aquarelles.
Que reste-t-il de cette histoire au 22 rue de France ?
Une plaque commémorative rappelle le rôle du lieu. Les documents conservés par les musées et archives établissent l’adresse, les expositions et la fonction de couverture.
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Sources : CHRD de Lyon — La galerie Romanin ; Paris Musées — affiche de juin 1943 ; Jean-Louis Panicacci — La Galerie Romanin ; Site de la famille Jean Moulin — Galerie Romanin.



